"Etre enchanté c'est réveiller en soi quelque chose qui chante"

                     François Garagnon


Mardi 24 mars 2009 2 24 /03 /2009 00:34
24 mars 1971...J'ai 24ans et dans quelques heures, je serais maman. Je ne dors pas car je sais que c'est aujourd'hui, je le sais, ne me demandez pas comment, je le sais. Je ne dors pas puis je m'endors ...pour être réveillée à 5 h du matin.

Alors en riant, je secoues ton papa : hé, c'est le moment, je files à la douche même si "on" m'a dit que non, surtout pas, quand on perd les "eaux", il faut se précipiter à la maternité. Je m'en moque, j'ai 24 ans, et comme me le dit mon fils : "tu n'étais pas finie maman à 24 ans." Donc, je me moque de ce que l'on peut dire : je n'irais certainement pas à la maternité, accueillir mon premier bébé, sans me laver longuement, en caressant ton nid, en te parlant aussi : et oui, on va se voir enfin, ne crainds rien petit bébé, la vie, c'est tout simple, et il y aura du soleil pour t'accueillir.

Bon, on prend la voiture, et je me dis que si c'est juste "ça", pffff, trop facile, même pas mal...

Sur le périphérique, et oui, nous n'avons pas choisi la facilité, l'hôpital est dans Paris, nous, en banlieue nord à l'époque, donc nous prenons le périphérique et là....surprise....pleins de camions bloquent le périph : déjà le mois de mars se voulait manifestant.

Toujours "même pas mal", je rigoles, et je bavardes avec ton papa, qui lui, n'en mène pas large, mais ne dit rien, fidèle à lui-même : quand je parles, il se tait, du coup, il ne parle pas beaucoup.

Arrivés dans cet hôpital assez gris, un peu hostile, style "usine" où l'on ne connais personne, et où, comme il se doit, "on" me montres une chambre...Zut, il y a déjà quelqu'un...En fait, au bout d'un moment, je serais super contente que cette "quelqu'une" soit là, avec moi, parce que le personnel lui,se moque totalement de nous.

Mêêêêême ppppppppaaaasss mmmm....et non , mais si, mais ohhhhhh ca fait mal alors là, je suis furieuse, je croyais que ....mais bon, le temps passe et de 6h du matin à presque midi, stoïque, je souffle, je soupire, je gémis, je tourne, me retourne, et ....ma voisine adorable, finit par gueuler haut et fort que si personne ne vient me voir, c'est ici que le bébé va naître, là, maintenant, tout de suite, et elle est bien placée pour le savoir, elle en a un déjà de petit, et le second lui la cloue au lit car il s'annonce trop tôt.

Tient c'est drôle, je rigole en voyant un charriot arriver poussé par chaipakijm'enmok, il faut en plus grimper là dessus. Ma voisine m'encourage en secouant le "chaipakijmenmok" pour qu'il accèlère.

Et ton papa lui, pendant ce temps, est retourné à la maison, démonter son réveil (heu je crois que c'était un réveil).

Ensuite, ensuite, tu es arrivée, on m'a dit : une petite fille et...un rayon de soleil alors t'a caressé, comme si ma propre mère nous envoyait sa tendresse comme je lui avais demandé, dans mes rêves les plus fous.

Oh dit la sage femme, son pied....Et moi horrifiée, je veux savoir, je veux te voir, on te lève en l'air, on t'emmènes et on m'endors...Grrrrr, je crois bien que ma colère est restée figée malgré l'anesthésie;

Réveil pénible : je marmone,mais personne ne s'en préoccupe, et dans une torpeur infinie j'entends que l'on dit à ton papa : revenez à 16h elle n'est pas réveillée....MAIS SIIIIII, mais...bon, tant pis. Je crois bien que j'ai pleurée, là, toute seule, dans cette salle vide, les mots ne venant pas encore de ce sommeil artificiel, de toute mon âme je te voulais, de tout leur "savoir" ils nous séparaient.

Une chambre seule, pour une infirmière, "vous l'avez bien méritée"...Pourquoi? Il faut être infirmière ici pour "mériter" une chambre seule...

Et toi, petite douce, qui n'avait pas pleuré, juste piaillé comme un oiseau endormi, où te cachait-on?

Et ma fille, ANNE, ma toute douce, mon bébé, vous me l'amenez quand? Ah oui, o fait, le bébé, attendez....
Deux heures j'ai attendu, on est trop con à 24 ans, aujourd'hui, je hurlerais, je me lèverais, je secouerais ce monde froid de toute ma fureur de mère louve...

Et je me penche sur un berceau, petite bouille étonnée, yeux fermés très fort : "je veux pas voir, je veux pas voir, je veux pas ce monde, je veux pas c'est froid, inhumain, ya même pas de maman, non c'est pas vrai, ya pas de maman, je veux retourner d'où je viens, je voulais pas venir d'abord c'est mon frère qui m'a poussé" (bon ca c'est toi qui me l'a dit bien plus tard, mais tout ton être le criait)  Et ton pied au fait, il avait quoi? Rien de grave, on l'a soigné à coup de chatouillis avec une brosse à dent pendant 6 mois, et quelques passages chez le kiné.

Et paf, grève de la faim : quel boulet déjà à 5h de vie, une mule têtue, qui fermait les yeux, qui ne pleurait même pas, qui se réfugiait dans un sommeil sans fin. "On" venait à l'heure de la tétée, te taper sur les couches, et devant mon air horrifié (je te planquais sous les couvertures), "on" me disait : c'est pour la réveiller.

  Mais moi, pauvre baluche, j'ai mis 11 jours à me fâcher pour de bon : "je signes une décharge et je m'occupes MOI, de la nourrir ma fille, et VOUS taisez vous"....11 jours, on est con et naïf à 24 ans, en 1971, quand on est seul sans sa famille, sans une "maman" qui aurait su, elle, comment réagir. Mais bon, finalement je suis assez fière de nous : on les a eu, non mais, tous ces savants médicaux, on a tout fait comme il faut, parce qu'aujourd'hui ma douce, ma fille, ma toute première, 38 ans plus tard, je te souhaites

UN BON ANNIVERSAIRE...


et moi je sais que ce jour-là, où nous sommes sortis de cet hôpital gris et froid, le monde m'appartenait, personne, jamais, plus jamais, ne nous séparerait : nous sommes une famille, trois c'est une famille. Voilà toute la fierté d'une maman de 24 ans portant son tout petit enfant comme un étendard dans cet hôpital qui, finalement était très sympathique, charmant, ensoleillé...le jour de notre départ. Papa, toi et moi, tout fiers, devant le soleil, tes yeux grands ouverts, tu as piaillé une fois pendant le trajet, et à l'arrivée, dévorée comme un ogre. JE LE SAVAIS....

38 ans, tu n'es plus une enfant, pourtant, comme chaque année, je te l'écris : il y a 38 ans, tu étais toute petite "comme ça", et j'ai encore ce soir, les bras en berceaux, comme ce matin-là de notre retour à la maison, te berçant tendrement en chantant la chanson douce que me chantais ma maman...

Les kilomètres ne font rien à l'affaire Anne, ma fille,  et tes 38 années non plus : toujours tu seras ma toute petite à moi, ma si grande, ma douce, ma rageuse, mon impétueuse, mon tout petit bébé je t'aimes et j'aimes la femme que tu es aujourd'hui.

Bon anniversaire nous deux, c'est une belle rencontre que le premier regard du petit vers sa mère. Chaque année, il revient du fond des âges, du fond du coeur. Je t'aimes tant tu sais, je t'aimes tant.



Par Michelle Bourgoin - Publié dans : LA VIE tout simplement
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